
Histoire de Béatrice de Faucigny, la Grande Dauphine, et des châteaux de son fief en Haute-Savoie
Sur les traces de Béatrice de Faucigny, la Grande Dauphine, en Haute-Savoie
D'un donjon en libre accès à une poignée de ruines oubliées entre Arve et lac Léman, huit châteaux racontent l'histoire de Béatrice de Faucigny, femme politique du XIIIe siècle qui négocia plutôt que de faire la guerre.
Carnet éditorial · Carte des Châteaux ·
Entre le lac Léman et la vallée de l'Arve, la Haute-Savoie garde la trace d'une femme que ses contemporains surnommaient la Grande Dauphine. Béatrice de Faucigny (vers 1234-1310) a régné près de quarante ans sur un fief coincé entre les comtes de Genève et la maison de Savoie, préférant la négociation à la guerre pour préserver ses terres. De ce réseau de châteaux, un seul se visite librement toute l'année, un autre rouvre chaque été, et plusieurs ne sont plus que des noms sur une carte. Voici comment les relier pour comprendre un morceau méconnu de l'histoire alpine.
01
Qui était la Grande Dauphine ?
Née vers 1234-1237, Béatrice de Faucigny devient dame de Faucigny en 1263 puis dauphine du Viennois par son mariage, avant d'assurer la régence du Viennois de 1269 à 1282. Ce cumul de titres lui vaut son surnom de « Grande Dauphine ». Sa politique privilégie systématiquement la négociation à la guerre : entre 1282 et 1296, elle multiplie traités et arrangements avec Amédée V de Savoie pour retarder l'absorption de ses terres, jusqu'à devenir sa vassale en 1296. À sa mort en 1310, le Faucigny lui doit d'avoir conservé une identité propre plus longtemps que ses voisins genevois, avant son intégration définitive à la Savoie par le traité de Paris de 1355.
02
Château-Vieux d'Allinges : le plus grand donjon de Savoie, en accès libre
Seul site de ce parcours ouvert toute l'année, gratuitement, Château-Vieux d'Allinges domine Thonon-les-Bains depuis une éminence disputée entre les comtes de Genève et les sires de Savoie. Restauré au Xe siècle par Rodolphe II de Bourgogne, il devient au XIIe siècle le centre d'une sénéchaussée de la famille de Faucigny. Son donjon, le plus grand de Savoie (20 m sur 18 m, 25 m de haut, murs de 4 m d'épaisseur), domine un ensemble fortifié comprenant logis, chapelle et bourg castral. À la différence de son rival voisin, le Château-Neuf, détruit lors de la bataille de 1353, Château-Vieux fut progressivement abandonné plutôt que démoli, ce qui explique l'état remarquable de ses vestiges aujourd'hui classés monument historique.
03
Bonneville : la ville et le château qui portent son empreinte
Bonneville doit tout à Béatrice de Faucigny. En 1262, son époux Pierre de Savoie fait élever un premier fort en bois sur une butte au bord de l'Arve. Vers 1290, Béatrice le remplace par la forteresse de pierre visible aujourd'hui, y ajoute deux tours orientales, la tour Noire (21 m) et la tour Blanche (15 m), reliées par une courtine à pont-levis, et donne à l'agglomération naissante le nom de « Bona villa », la bonne ville, devenu Bonneville. En 1304, c'est dans ce château qu'elle scèlle la cession du Faucigny à son petit-fils. Convertie en prison au XVIIIe siècle puis rachetée par la commune en 1934, la forteresse, classée monument historique depuis 1987, ouvre aujourd'hui ses tours, sa courtine et sa cour centrale aux visiteurs durant la saison d'été.
04
Bonne, Boringe, Charousse : les places fortes que Béatrice a disputées
Trois autres sites portent la marque de ses conflits avec les comtes de Genève. Le château de Bonne, mentionné par Béatrice elle-même dans des actes des années 1280-1290, ne subsiste plus qu'en ruines après sa prise par les Bernois en 1589. Le château de Boringe, ou de Pont-d'Arve, édifié par Pierre de Savoie et Béatrice et cité en 1263, commandait un pont stratégique sur l'Arve avant d'être assiégé en 1591 ; il appartient aujourd'hui à des propriétaires privés. Quant au château de Charousse, perché en « nid d'aigle » sur un éperon rocheux au-dessus de Passy, disputé entre Genève et Savoie tout au long du XIIIe siècle, il a complètement disparu : ses pierres auraient servi à bâtir le village voisin de Bay.

HAUTE-SAVOIE · Passy
Château de Charousse
Le château de Charousse, dit aussi de Pierre Brûlée, dominait la vallée de l'Arve en « nid d'aigle » sur un éperon de l'Aiguille de Varens, en enclave genevoise au sein du Faucigny. Attesté en 1225 et 1250, il fut disputé entre les comtes de Genève et Pierre II de Savoie au milieu du XIIIe siècle, avant de revenir définitivement à la Savoie en 1417 après plusieurs traités successifs. Ses murs épais de 2,5 m et son enceinte de 128 m témoignent d'une importante place forte, aujourd'hui disparue ; les pierres auraient servi à construire le village de Bay.

HAUTE-SAVOIE · Reignier-Ésery (Reignier)
Château de Boringe (ou de Pont-d'Arve)
Le château de Boringe (ou de Pont-d'Arve), à Reignier en Haute-Savoie, commande dès 1225 un pont stratégique sur l'Arve, dans un contexte de conflits entre le comte de Genève et les sires de Faucigny. Édifié par Pierre de Savoie et Agnès de Faucigny (cité en 1263), il passe par les familles de Confignon, de Cholay, de Genève-Lullin puis Noyel de Bellegarde, érigé en comté en 1693. Assiégé et son pont détruit en 1591 par les Genevois et Bernois, le site ruiné fait l'objet de fouilles et restaurations par le docteur Bizot à partir de 1850.

HAUTE-SAVOIE · Bonne
Château de Bonne
Le château de Bonne, en Haute-Savoie, domine la Menoge dans la basse vallée de l'Arve depuis une colline probablement fortifiée dès le XIIIe siècle, mentionnée par la Grande Dauphine Béatrice de Faucigny dans plusieurs actes des années 1280-1290. Rattaché à la Savoie dès 1308-1355, siège d'une châtellenie, il est pris par les Bernois en août 1589 puis démantelé au XVIIe siècle après avoir perdu son intérêt stratégique. Il n'en subsiste aujourd'hui que des ruines.
05
Arcine, Blonay, Bellegarde : ce qu'il reste des seigneuries voisines
D'autres sites, plus discrets, complètent la carte du Faucigny médiéval. Le château d'Arcine, à Saint-Pierre-en-Faucigny, siège d'une châtellenie des comtes de Genève dès le XIIIe siècle avant de passer à la Savoie en 1411, demeure une propriété privée qui ne se visite pas. Le château de Blonay, fondé en 1246 par Aymon II de Blonay avec l'autorisation du sire de Faucigny, résista quatorze jours à un siège en 1290 avant de devenir fief savoyard en 1306 ; des journées du patrimoine locales évoquent encore aujourd'hui « les pas des Blonay ». Enfin, les tours de Bellegarde et le château du même nom, berceau d'une des plus anciennes familles nobles du Faucigny attestée dès 1367, ont été en partie aménagés en logements privés.

HAUTE-SAVOIE · Saint-Pierre-en-Faucigny (hameau de Rumilly)
Château d'Arcine (Château de Rumilly-sous-Cornillon)
Le château d'Arcine (ou de Rumilly-sous-Cornillon), au hameau de Rumilly à Saint-Pierre-en-Faucigny (Haute-Savoie), est le siège d'une châtellenie des comtes de Genève dès le XIIIe siècle, en remplacement du château de Cornillon en montagne. Passé à la maison de Savoie en 1411 puis inféodé à Claude du Saix en 1430, il change plusieurs fois de mains à l'époque moderne (Muffat de Saint-Amour en 1733, Planchamp de Cluses en 1807, famille d'Ennemont en 1909). Sa grosse tour rectangulaire aux murs épais et à la face extérieure bombée, prolongée d'un long corps de logis, en constitue l'élément le plus ancien. Propriété privée, il ne se visite pas.

HAUTE-SAVOIE · Magland
Tours de Bellegarde
Les tours de Bellegarde, à Magland en Haute-Savoie, sont le vestige d'une des plus anciennes maisons nobles du Faucigny, attestée dès 1367 par un don de Jacquemet de Bellegarde à l'église de Magland. Une haute tour carrée, près des gorges du Colonnaz, rappelle aujourd'hui le puissant château disparu.

HAUTE-SAVOIE · Sallanches (Hameau de Saint-Joseph)
Château de Bellegarde
Le château de Bellegarde, entre Magland et Sallanches en Haute-Savoie, fut le berceau de l'importante famille noble de Bellegarde, qui détenait de multiples seigneuries dans le Faucigny et le Chablais. Attestée dès 1367 par un don à l'église de Magland, la famille s'éteint au XVIIIe siècle. Seule subsiste aujourd'hui une grande tour carrée à toit à quatre pans, aménagée en appartements.

HAUTE-SAVOIE · Saint-Paul-en-Chablais (Chef-lieu)
Château de Blonay
Le château de Blonay, au chef-lieu de Saint-Paul-en-Chablais (Haute-Savoie), est fondé en 1246 par Aymon II de Blonay, autorisé par le sire de Faucigny à y édifier un château et une ville neuve avec marché. Siège de la branche chablaisienne de la famille de Blonay, il résiste quatorze jours à un siège en 1290 avant de devenir fief savoyard en 1306. La famille de Blonay le conserve jusqu'à l'extinction de cette branche au début du XXe siècle. À ne pas confondre avec le château de Blonay du canton de Vaud, en Suisse.
06
1355 : le Faucigny bascule définitivement dans la Savoie
La stratégie de Béatrice lui permet de rester maîtresse de ses terres jusqu'à sa mort en 1310, mais ses successeurs ne résistent pas à la pression savoyarde. Le traité de Paris, signé le 5 janvier 1355 entre le dauphin Humbert II et le comte Amedée VI de Savoie, intègre définitivement le Faucigny à la Savoie. Bonneville en devient alors le centre administratif. Cette bascule scelle le destin de tous les châteaux évoqués ici : certains, comme Allinges ou Bonneville, conservent un rôle sous administration savoyarde ; d'autres, comme Charousse ou Bonne, perdent progressivement leur intérêt stratégique et tombent dans l'oubli.
07
Comment voir ces châteaux aujourd'hui
Seuls Château-Vieux d'Allinges et le château de Bonneville se visitent officiellement : le premier en accès libre toute l'année, le second en saison d'été. Les autres sites évoqués ici sont soit des propriétés privées fermées au public, soit des ruines ou des sites disparus dont il ne faut pas surestimer l'accessibilité : mieux vaut se renseigner localement, notamment lors des Journées européennes du patrimoine, avant d'espérer s'en approcher. Ce contraste entre un patrimoine savamment mis en valeur et des vestiges presque effacés du paysage est sans doute la meilleure façon de mesurer, très concrètement, l'ampleur de ce que le temps a fait du fief de la Grande Dauphine.
Le parcours sur la carte
Carte de l’itinéraire
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Sources
