
Le sauvetage patrimonial du château de Villers-Cotterêts, aujourd'hui Cité internationale de la langue française
Villers-Cotterêts : comment un château abandonné est devenu l'un des grands projets patrimoniaux français
Abandonné depuis 2014, le château de Villers-Cotterêts a connu l'un des plus grands chantiers patrimoniaux français avant de devenir la Cité internationale de la langue française. Récit d'un sauvetage, à l'occasion des Journées du patrimoine 2026.
Carnet éditorial · Carte des Châteaux ·
Les 19 et 20 septembre 2026, à l'occasion des Journées européennes du patrimoine, la Cité internationale de la langue française invite le public à revivre les coulisses du chantier colossal qui a sauvé le château de Villers-Cotterêts. Car avant d'être ce lieu culturel dédié à la langue française inauguré en 2023, ce joyau Renaissance né sous François Ier a bien failli disparaître : laissé totalement à l'abandon en 2014, il n'était plus, quelques années avant sa renaissance, qu'une coquille délabrée derrière des bâches de chantier. Voici l'histoire de ce sauvetage patrimonial, de la signature de l'ordonnance de 1539 jusqu'aux grues qui ont redonné vie au monument.
01
Un château né dans l'ombre d'un duché
La renommée de la forêt de Retz, dans l'Aisne, ne date pas d'hier : dès le VIIe siècle, le roi Dagobert Ier y pratiquait déjà la chasse. Les rois qui lui succèdent apprécient eux aussi cette forêt giboyeuse et y font construire une résidence sans prétention, le château médiéval dit de la Malmaison. La grande histoire du site commence réellement avec le futur François Ier, qui reçoit de son cousin le roi Louis XII le duché de Valois — et le château — alors qu'il n'a que 3 ans. Villers-Cotterêts, simple village à l'époque, a l'avantage d'être le cœur géographique de ce duché dont la dynastie de François Ier est issue. En 1528, de retour de sa captivité à Madrid, François Ier décide de résider davantage en Île-de-France et jette son dévolu sur ce site qui le séduit par sa forêt giboyeuse. La construction d'un logis royal est décidée entre 1528 et 1532, confiée aux maîtres maçons parisiens Jacques et Guillaume Lebreton. Comme à Saint-Germain-en-Laye ou à Fontainebleau, quelques murs et fondations du château médiéval, ruiné par la guerre de Cent Ans, sont intégrés aux nouveaux bâtiments — d'où une certaine dissymétrie dans le plan du logis royal.
02
François Ier, bâtisseur d'un palais Renaissance
Financée par la vente de bois de la forêt, la construction couvre approximativement les règnes de François Ier et Henri II, avec son rythme le plus soutenu entre 1532 et 1540 ; l'édifice est achevé vers 1556. La façade méridionale, avec sa loggia surmontée d'un portrait de François Ier portant le collier de l'ordre de Saint-Michel, est attribuée à Philibert de l'Orme, qui deviendra ensuite le premier architecte du roi Henri II. Chef-d'œuvre de la période, la chapelle du château est la première en France à rompre avec la tradition gothique : signe de la puissance monarchique, les emblèmes du roi — salamandre, fleur de lys, initiales couronnées — y remplacent les symboles chrétiens habituels d'un lieu de prière. C'est au terme de cette période de construction intense, en août 1539, que François Ier signe au château l'ordonnance dite de Villers-Cotterêts, qui impose l'usage du français à la place du latin dans les actes de l'administration et de la justice du royaume. C'est cet acte fondateur, gravure dans ces mêmes murs, qui vaudra bien plus tard au château de devenir le siège d'un grand projet culturel consacré à la langue française.
03
Un château au fil des siècles, de Molière à la maison de retraite
Après François Ier, le château connaît plusieurs vies. En 1661, Louis XIV l'offre en apanage à son frère Philippe d'Orléan, dit « Monsieur », à l'occasion de son mariage avec Henriette d'Angleterre : les Orléans y organisent des fêtes somptueuses, et Molière y présente Tartuffe en 1664. André Le Nôtre, le célèbre jardinier de Versailles, transforme le parc à la demande de Philippe d'Orléans. Louis XV y séjourne à son tour en 1722. La Révolution fait du château un bien national. Napoléon le transforme en 1804 en dépôt de mendicité, à la fois prison et hospice. En 1889, il devient maison de retraite — une fonction qu'il conservera jusqu'en 2014. Ces siècles d'usages successifs, très éloignés de sa vocation d'origine, laissent des traces profondes sur le bâti : cloisonnements, planchers ajoutés, décors recouverts ou détruits.
04
2014-2018 : la lente agonie d'un monument oublié
En 2014, la maison de retraite ferme définitivement ses portes. Le château est alors totalement à l'abandon. « J'avais le souvenir d'un bâtiment assez délaissé, quand je l'ai revu 30 ans après, j'ai trouvé qu'il était vraiment dans un état lamentable », se souvient Olivier Weets, l'architecte en chef des monuments historiques qui prendra en charge sa restauration, cité par France 3 Régions. La Drac n'avait alors réalisé que de très légères mises en sécurité. Le sauvetage se joue en 2017-2018. En visite au château en mars 2017 durant sa campagne présidentielle, Emmanuel Macron annonce, une fois élu, le 20 mars 2018, sa volonté de faire du monument un « pilier symbolique » de la francophonie. L'État acquiert le château pour un euro symbolique en 2018, auprès du Département de l'Aisne qui en était propriétaire, et en confie la restauration au Centre des monuments nationaux (CMN).
05
Un chantier hors norme : trois années pour sauver un géant
Dès 2019, un chantier de restauration d'envergure est engagé sur les 23 000 m² de bâtiments, cours et parc que compte le domaine. Avant les travaux, des fouilles archéologiques préventives sont menées par l'Inrap et le service archéologique de l'Aisne, entre mai et août 2020 puis lors de campagnes ultérieures, notamment dans la cour du Jeu de paume et la Cour des Offices (3 700 m² explorés). Elles permettent de reconstituer en grande partie le plan du château médiéval de la Malmaison et révèlent que le bâtiment Renaissance prend appui sur les fondations de cet édifice arsé au début du XVIe siècle. Le chantier de rénovation proprement dit, débuté en 2020 sous la conduite de l'architecte en chef des monuments historiques Olivier Weets, doit réhabiliter environ 3 600 m² de toitures, 280 fenêtres et 3 300 m² de planchers, selon les chiffres communiqués en 2021 par l'AFP. Il mobilisera au total près de 600 compagnons et plus de 200 entreprises. Le coût du projet, initialement estimé à 110 millions d'euros, atteint finalement 211 millions d'euros selon France 3 Régions — le bâtiment s'étant révélé nettement plus dégradé que prévu — financés dans leur quasi-totalité par l'État. Trois années de travaux plus tard, le ministre de la Culture qualifiera ce chantier de l'un des plus importants menés en France sur un monument historique de cette ampleur.
06
Conserver, restaurer, restituer : les choix d'un sauvetage patrimonial
Restaurer un monument aussi transformé impose des choix. Selon le Centre des monuments nationaux, la restauration a privilégié les éléments Renaissance d'origine là où ils subsistaient, ainsi que les apports des XVIIe et surtout XVIIIe siècles qui avaient valu au monument son classement au titre des monuments historiques en 1997. Dans l'aile sud du logis royal, l'escalier du Roi — orné d'un plafond à caissons sculptés du « F » royal, de salamandres et d'hommes-fleurs — et l'escalier de la Reine, à décor mythologique et allégorique, ont été restaurés dans le respect de leur décor d'origine. Dans la chapelle, le plancher du XVIIIe siècle ajouté par le duc d'Orléans a été retiré pour lui rendre son volume et sa voûte lambrissée d'origine. En revanche, les façades extérieures du logis royal ont été restaurées dans leur état de la fin du XVIIIe siècle, et non restituées à leur apparence Renaissance d'origine — un choix assumé par le CMN pour rester fidèle à la strate historique la mieux documentée. À l'intérieur, là où il ne restait quasiment rien du passé après deux siècles d'usage comme prison, hospice puis maison de retraite, les cloisonnements ajoutés au fil du temps ont été supprimés et l'espace libéré pour des aménagements contemporains assumés comme tels — à l'image de la verrière contemporaine, réalisée par Eiffage Métal, qui recouvre désormais l'ancienne cour du Jeu de paume d'une géométrie complexe sur mesure, surmontée d'un « ciel lexical » de mots projetés la nuit. Le bâtiment du Jeu de paume lui-même a été restauré à l'identique pour ses extérieurs, tandis que son intérieur a été transformé en auditorium.
07
Ce que le public peut aujourd'hui découvrir
La Cité internationale de la langue française a été inaugurée le 30 octobre 2023 et a ouvert ses portes au public le 1er novembre 2023. Le parcours permanent se déploie sur environ 1 600 m² et quatorze salles, articulées autour de la dispersion du français dans le monde, de son fonctionnement et de sa dimension politique — présentant une centaine d'œuvres, objets et documents et une soixantaine de dispositifs audiovisuels et numériques. La visite se poursuit par la chapelle et l'escalier de la Reine aux décors Renaissance, avant de rejoindre le parc de 53 hectares. Le bâtiment accueille également un auditorium de 250 places installé dans l'ancien Jeu de paume, ainsi que des ateliers de résidence pour des artistes, chercheurs et entrepreneurs au deuxième étage du logis royal. Dès sa première année d'ouverture, le monument a accueilli plus de 53 000 visiteurs, selon les chiffres communiqués par l'un des prestataires du chantier.
08
Pourquoi ce chantier reste une référence patrimoniale
Par son ampleur — 23 000 m² de domaine restaurés, plus de 200 millions d'euros investis, 600 compagnons mobilisés sur trois ans — la restauration du château de Villers-Cotterêts a été présentée par le Centre des monuments nationaux comme l'un des plus grands chantiers patrimoniaux français de son époque. « C'était notre devoir de sauver ce château de François Ier, c'est notre honneur d'y être parvenus en moins de cinq ans, au terme d'un chantier colossal », a déclaré le CMN lors de l'inauguration, cité par le ministère de la Culture. C'est précisément ce chantier — ses défis, ses découvertes archéologiques, ses choix de restauration — que la Cité internationale de la langue française met en récit pour les Journées européennes du patrimoine 2026, sur le thème national du « Patrimoine en péril » : les 19 et 20 septembre, des visites guidées consacrées aux coulisses de la restauration permettent de découvrir ce que peu de visiteurs imaginent en découvrant aujourd'hui le monument restauré : l'état de quasi-ruine dont il a fallu le sauver.
Sources
